« Deux grands détectives enquêtent sur le passé »

 

Elena Arseneva nous promène dans la Russie du XIe siècle, Fabrice Bourland dans l’Angleterre des années 30.
 

Les séries historiques de la collection « Grands détectives » comblent les lecteurs qui aiment plonger dans leurs époques favorites ou en découvrir d’autres, restituées avec la précision fournie par une excellente documentation. Et agrémentées, ce qui ne gâche rien, d’intrigues plutôt bien ficelées. Cela suppose, de la part des auteurs, une parfaite symbiose entre l’information et l’imagination. Il arrive que la première prenne le pas sur la seconde et alourdisse le propos. Elena Arseneva et Fabrice Bourland évitent cet écueil dans les aventures de leurs personnages récurrents. La première a démarré son feuilleton il y a une quinzaine d’années, le second plus récemment, en 2008. Mais ils se rejoignent, l’une dans Le Sang d’Aphrodite, l’autre dans Le Serpent de feu, par l’usage de substances rares aux effets puissants.

Un parfum est au cœur de l’énigme qu’Elena Arseneva situe, comme ses livres précédents, dans la Russie du XIe siècle. Le boyard Artem, conseiller du prince, est un enquêteur de talent. Son fils adoptif Philippos, seize ans, est un homme dans le contexte de cette époque, et seconde son père dans une affaire atroce : des jeunes femmes sont décapitées par un assassin qui, avant d’abandonner leurs cadavres, mutile leurs parties génitales. Une odeur entêtante règne sur les scènes de crime, celle d’un parfum aphrodisiaque qui fait tourner les têtes et dont la formule secrète n’est détenue que par quelques initiés. Parmi eux, le peu bavard apothicaire Klim dont l’épouse attire le regard d’Artem…

Le père et le fils se trouvent dans des situations parallèles. Avec en outre, pour Philippos, la fougue de la jeunesse dès qu’il tombe amoureux de Nadia, maîtresse déjà dans l’art de séduire et d’affoler les hommes – elle s’est plus ou moins promise à un autre garçon séduisant. L’inévitable amour pimente ainsi une enquête policière dans laquelle les protagonistes ont de bonnes raisons de s’engager corps et âmes.

La romancière n’abuse pas des archaïsmes bien qu’elle se situe presque un millénaire avant le moment où nous la lisons. Deux pages de glossaire suffisent d’ailleurs à éclairer les quelques termes liés à la société du temps, et auxquels on s’habitue très vite. Pour signaler, malgré tout, la distance qui nous sépare des personnages, il lui suffit d’introduire, de temps à autre, une formule de politesse surannée : « N’ordonne pas de nous châtier, mais ordonne de nous pardonner », avec quelques variantes au fil d’un roman à l’écriture vive et moderne.

Le discours d’un roi

Fabrice Bourland est moins éloigné dans le temps. Ses détectives, Singleton et Trelawney, sont installés à Londres dans les années 1930. Le Serpent de feu se déroule dans une période avec laquelle le cinéma nous a récemment familiarisés, dans les jours précédant l’investiture de George VI et le célèbre Discours d’un roi.

Deux embaumeurs cherchent, et ont peut-être trouvé, le moyen d’embaumer les corps de manière à les rendre imputrescibles et à leur garder l’apparence qu’ils avaient vivants, jusque dans leur souplesse. Mais leur plus belle réussite, un cadavre vieux de onze ans, a disparu malgré les précautions qu’ils prenaient pour le protéger de la curiosité intéressée de leurs confrères. Difficile de comprendre comment il a pu être enlevé. Plus difficile encore à comprendre et à croire : un politicien a été assassiné par un homme qui semble être le cadavre. La résurrection des corps, ce n’est en principe pas pour tout de suite. Alors ?

Le mystère est épais, se complique d’une piste politique suite à une lettre anonyme qui incite la police à chercher le coupable du côté des sympathisants nazis et ne s’éclairera qu’en acceptant des théories peu rationnelles. Dans lesquelles un onguent parfumé jouera un rôle assez surprenant.

Il suffit d’avoir lu un ou plusieurs des quatre ouvrages où Singleton et Trelawney étaient déjà apparus pour savoir que Fabrice Bourland ne craint pas de transgresser les lois du visible et du sensible pour tâter le terrain paranormal. Il le fait sans falbalas et nous y transporte aussi simplement qu’il y place ses personnages, dût-il pour cela les mettre en danger.

Par Pierre Maury, Le Soir (Belgique) du 2 mars 2012