Entretien au quotidien « Le Soir » (Belgique)

« Les règles du jeu ou la liberté ? Débat entre Fabrice Bourland et Gyles Brandreth, deux auteurs de la collection « Grands détectives ».


Les écrivains dont vous vous inspirez permettent-ils, mieux que d’autres personnages, de comprendre leur temps ?
Gyles Brandreth. Non ! J’ai fait d’Oscar Wilde et d’Arthur Conan Doyle mes personnages principaux parce qu’ils étaient amis. Que le créateur de Sherlock Holmes soit devenu un ami de Wilde m’a donné l’idée de faire de celui-ci un détective amateur dans la tradition de Sherlock Holmes… En général, les écrivains n’ont pas des vies très actives ni intéressantes au premier abord. Doyle est singulier parce qu’il était à la fois médecin et homme d’action. Wilde, bien sûr, est une personnalité extraordinaire dont la propre histoire est dramatique. C’est le drame de leurs vies ainsi que leurs personnalités qui m’ont attiré, pas le fait qu’ils étaient écrivains.

Fabrice Bourland. J’ai toujours été fasciné par la figure de l’écrivain, pas parce qu’il permettrait de comprendre une époque, mais parce qu’il constitue une formidable métaphore de la condition humaine. Jugez : la vie se déroule autour de l’écrivain, et lui, que fait-il ? Il passe ses journées assis à son bureau, à créer un autre univers, à s’inventer une autre vie. Le plus déroutant : cet univers fabriqué a parfois une existence plus positive que la vraie vie.

Le XIXe siècle s’éloigne dans le temps mais reste par bien des aspects proche de nous. Que privilégiez-vous dans cette époque ? L’étrangeté due à la distance ou une relative familiarité ?
G. B. Ce que j’aime dans l’époque victorienne, c’est qu’elle est très loin et cependant si proche. Nous pouvons la toucher. Vous pouvez encore visiter l’hôtel où Wilde et Conan Doyle se sont rencontrés ; vous pouvez dormir dans la chambre d’hôtel où Wilde a été arrêté ; et, à Paris, dans la chambre où il est mort. Cent vingt-cinq ans se sont écoulés, mais les rues, les bars, les bâtiments – pour la plupart – sont toujours là. Si vous avez mon âge (soixante ans), vous pouvez connaître des gens qui ont connu cette époque. Pendant mes études, j’ai rencontré un vieux monsieur qui avait été un ami d’Oscar Wilde. J’ai serré une main qui avait serré celle d’Oscar Wilde !

F.B. Nous sommes des enfants du XIXe siècle. Notre modèle de société s’est structuré à ce moment et nous en conservons aussi les travers. Sur un plan proprement artistique, le nombre de grandes figures mythiques créées entre 1870 et 1910, l’époque glorieuse de la littérature populaire, est hallucinant : Sherlock Holmes, Dracula, Dr Jekyll et Mr Hyde, Tarzan, Allan Quatermain, l’Homme invisible, Fantômas, Rouletabille, Arsène Lupin… De nos jours, à part les superhéros des séries télé américaines, on est nettement moins fécond.

La collection « Grands détectives » privilégie le polar historique. Cette étiquette vous convient-elle ?
G. B. Oui, j’aime les « règles du jeu ». Je pense qu’il y a un contrat entre l’écrivain et le lecteur. L’écrivain doit fournir les indices, il doit suivre les règles – en créant une bonne histoire et en fournissant un cadre historique, l’auteur doit aussi écrire une énigme qui tient debout. C’est un puzzle autant qu’un bout d’Histoire et, espérons-nous, un beau morceau d’écriture.

F.B. Il y a trois ans, quand j’ai envoyé par la poste le manuscrit du Fantôme de Baker Street chez 10/18, pour « Grands Détectives », je n’avais pas vraiment à l’esprit l’étiquette « polar historique ». Pour moi, c’était surtout une des trois collections mythiques du roman policier en France, avec « Le Masque » et la « Série Noire ». Par ailleurs, j’ai été nourri par cette collection, au même titre que les Marabout/Fantastique des années 70. Après, le côté « polar historique » est assez anecdotique. Du reste, je ne suis pas sûr que mes romans entrent vraiment dans cette catégorie.

Par Pierre Maury, journal Le Soir (Belgique) du vendredi 6 mars 2009
(Débat organisé dans le cadre de la Foire du livre de Bruxelles. Lire l’entretien dans les archives du « Soir »)